La volonté que la liberté de l’autre soit


Informations

Auteur(s)
 :  Simon Galas Professeur à l’université de Montpellier 1, directeur d’une équipe de recherches en génétique moléculaire de la sénescence
Jean-Claude Ameisen Médecin, immunologiste, chercheur en biologie à l’INSERM
Thème  :  Conférences 2012-2013
Agora des Savoirs  :  Saison 4 : Usages des savoirs et des sciences RSS
Lieu  :  Centre Rabelais, Montpellier
Date  :  6 novembre 2012
Mots-clés  :  démocratie     volonté    
Langue  :  Français  
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Licence  :  Licence Creative Commons

En résumé

Il n’y a pas de véritable démocratie sans partage de l’accès aux connaissances et de la possibilité de produire des connaissances. Il n’y a pas de connaissances qui ne soient ouvertes sur les autres et tissées avec les autres, et qui ne soient remises en question en permanence. C’est la démarche même des sciences, la condition du caractère ouvert et vivant des savoirs. A l’ombre des territoires révélés en pleine lumière dorment des continents inconnus - les connaissances de demain. Et seule la conscience de notre ignorance nous permet de nous y aventurer.
La connaissance est du pouvoir disait Francis Bacon. Pouvoir de comprendre, et pouvoir d’agir sur le monde, sur nous-mêmes et les autres. Et avec le pouvoir vient - devrait venir - la responsabilité. Mais il n’y a pas de véritable responsabilité sans possibilité de choisir. Il n’y a pas de véritable choix sans liberté, et il n’y a pas de véritable liberté sans incertitude. A mesure que nous repoussons toujours plus loin les frontières de nos connaissances, la reconnaissance de la noblesse de cette incertitude est la condition même de l’exercice de notre liberté et de notre responsabilité. A condition de permettre à chacun d’accéder au droit d’exercer librement un choix. Et d’effacer les innombrables frontières entre ceux qui disent ˜nous’ et ceux que l’on appelle ˜les autres’. Ces frontières qui retranchent les autres de notre commune humanité. Qui font sans cesse disparaître notre commune humanité.
Qu’est ce qui devrait nous tenir éveillés la nuit ? demande Amartya Sen. Les tragédies que nous pouvons empêcher. Les injustices que nous pouvons réparer. Que signifie un développement durable s’il consiste à faire durer tant de tragédies ? Mettre nos connaissances au service d’un développement durable n’aura de sens véritablement humain que lorsqu’il s’agira enfin d’un développement équitable. Dans le monde. Et dans notre pays.
On entre en éthique disait Paul Ricëur quand, à l’affirmation par soi de sa liberté, on ajoute l’affirmation de la volonté que la liberté de l’autre soit. Je veux que ta liberté soit. C’était inscrire la liberté de chacun au cœur de la solidarité collective. Ma liberté a besoin de la tienne pour se construire, et ta liberté a besoin de la mienne pour se construire. Elles se construisent ensemble. Dans une confiance réciproque, fondée sur des connaissances partagées, et avec la collectivité comme garant, elles permettent de tenter de faire émerger un monde ouvert sur tous les autres.
Mais Toi, moi, ces mots semblaient si simples ! Que voulaient-ils dire vraiment ? demande le poète Farid-ud-Din ˜Attâr.
Les sciences explorent d’autant plus efficacement le monde, le vivant et l’humain qu’elles les considèrent comme des objets d’étude, vus de l’extérieur. Les sciences, écrit Martin Buber, disent il ou elle, quand il s’agit de nous. Mais nous nous vivons comme des Je qui disent Tu, attendant que les autres nous disent Tu, pour pouvoir construire un Nous. Et la démarche éthique consiste à nous réapproprier ce que nous apprenons sur le monde et sur nous-mêmes, pour le mettre au service de ce qui dépasse toute connaissance : le respect pour ce qu’il y a d’unique, de singulier, et d’à jamais inconnaissable en chacun de nous - et qui fonde la notion même d’égalité.
La démarche scientifique considère les connaissances comme a priori toujours incomplètes. La démarche éthique considère les connaissances comme a priori toujours insuffisantes. Indispensables, mais insuffisantes, quand il s’agit de Toi, de moi, de Nous - quand il s’agit d’inventer, librement, notre avenir commun.
Jean-Claude Ameisen est médecin et chercheur en biologie. Membre du Comité consultatif national d’éthique, il est aussi l’auteur de plusieurs essais, parmi lesquels Dans la Lumière et les Ombres. Darwin et le bouleversement du monde (Fayard/Seuil). Il a crée pour France Inter l’émission « Sur les épaules de Darwin » qu’il anime depuis 2010.


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